Je me souviens des premiers jours :
On nous plaçait exprès aux postes les plus durs pour voir si on allait tenir, aux croisements des chaînes que je croyais disparues. On avait des vertiges, des nausées, la tête nous tournait, on titubait. Je me suis mis des claques. On m'a vue. On m'a félicitée pour ça. J'étais horrifiée.
Je me rappelle du vacarme, de chaînes qui défilent, de gâteaux qui tombent et qu'on devait ramasser avec un surplus d'énergie, de gâteaux emballés sans gants pour aller plus vite, de gâteaux qui tombaient dans des bacs nettoyés qu'une fois par semaine et qu'il fallait récupérer, de surveillance incessante, d'humiliations, de jeunes qui se sauvaient en pleurant et des discours :
- Il y en a des milliers qui espèrent vos places .
Et de ces paroles d'une femme lors des courtes pauses :
- Nous sommes seules pour nourrir nos enfants. C'est ça ou rien. Nous n'avons aucun moyen de nous révolter. Une majorité d'ouvrières.
Un jour, j'ai demandé pourquoi on ne mettait pas de gants à un supérieur. J'ai été punie ! 4 heures au four quand la loi disait pas plus d'une heure. Aux fours, toujours pas de gants, j'ai demandé à un autre. (aaaah.... ).
Je me souviens de la poussière qu'on nous demandait de faire semblant de balayer quand les chaines s'enrayaient, d'un grand escalier de fer, descendu à toute allure, pour sortir de l'usine. Je me souviens avoir attendu 30 minutes chaque soir dans ma voiture avant de faire 30 kilomètres pour ne pas avoir d'accident. je me souviens avoir tenu quelques mois à coups de cachets, moi qui en prend si peu et qui n' en prenait aucun à l' époque. Je me souviens aussi, qu'après avoir fait la journée, on me rappelait pour faire la nuit quand je ne voulais plus sortir de la baignoire.
- Mais je viens de faire la journée !
- Il faut savoir si vous voulez travailler !
C' est là que j'en suis partie. Des jeunes sans travail ni diplômes m'ont dit qu'ils étaient heureux d'être embauchés et qu'ils espéraient tenir en s'entraidant.
Les mois qui ont suivi, je ne me souvenais que de l'escalier de fer et du dégoût que m'inspiraient leurs gâteaux. De manière générale, j'évite d'y repenser. Leurs gâteaux me répugnent toujours 26 ans plus tard. Je n'y avais pas travaillé un an. Je n'ai pas trouvé mieux en horticulture ni en usine sérigraphique dans cette région-là (La Beauce). On était traités comme de la chair à travail, archi-surveillés, maltraités, punis.
J'entends toujours : "Seuls les faignasses ne veulent pas bosser car du travail, il y en a ! ". Et bien non, il n'y en a pas pour tout le monde, et dans des conditions immondes, allez-y à nos places ! ( et toc ! ).
Très jolie la Beauce ceci-dit, trop de pesticides selon moi.
C'est aussi ça que j'écrivais sur les réseaux sociaux . Aussi, ça n'a pas plu à tout le monde, forcément, et pas du tout au (censuré ! ) et ni au (censuré !).
👻
(Kamikaze, j'arrête) 😁