Je suis malade, docteur, mais je n'irai pas vous voir. je sais ce que j'ai. J' ai une enclume de cerveau. ça fait longtemps déjà. Et je m' affaisse, je me tasse. Mais je résiste, je résiste.
Parfois pourtant, je laisse faire et mes pieds ne me portent plus. Ils s'enfoncent. C'est facile de s'enfoncer dans la tourbe. J'en délire.
Je fais un drôle de rêve. Des hommes sont crucifiés, nus et pâles, et gémissent. Ils m'appellent:
"Par pitié! Faîtes-moi une pipe! Une toute dernière. je vais mourir."
Et j'ai mal pour eux, mais aussi pour moi. Ils sont bien trop nombreux et ma bouche n'y suffirait pas. Il me faudrait mille bouches, mille langues que je ne sais pas parler. Peut-être que je préférerais être morte. Alors, je les regarde mourir en pleurant. Les uns me crient: SALOPE! D'autres me damnent. Et il y a ceux qui comprennent, et qui se mettent à m'aimer. Ceux-là aiment toutes les femmes. Ils ont aimé leurs mères, leurs soeurs et leurs filles.
Et puis Dieu m'apparaît et me dit:
"Pauvre fille!"
Alors, je le regarde dans ses yeux aveugles et je lui répond:
"Dieu de pacotille, oeuvre des diables, retourne dans tes enfers!"
ça m'a fait du bien sur le coup, et puis après, d'autant plus qu'il n'a pas l'habitude qu'on lui parle sur ce ton. il est reparti, penaud et dépité. ça m'a fait plaisir. Pour une fois qu'il n'était pas sourd.
Après, j'ai eu un amoureux. Mais je n'avais plus de désir. je ne voulais pas qu'il me touche, pas même qu'il me regarde. j'avais la bouche cousue et le reste aussi. Une vengeance du Dieu de pacotille. J'ai senti que mon sang devenait froid. Ma peau s'est parsemée d'écailles. j'étais contente finalement. j'étais devenue une couleuvre sans collier. je me suis roulée en boule sur un gros caillou et j'ai dormi au soleil. Quand je me suis réveillée. J'avais mué et je voyais tous mes os, rangés à la façon d'un squelette de serpent, et mes os claquaient de froid. je leur ai chanté une berceuse pour osmose en prose, et ils ont fini par s'assoupir, même les plus vieux qui souffraient d'insomnie. j'ai du me confectionner une armure de fougères pour me cacher dedans, et je suis partie ramper dans diverses cultures.
J'ai rencontré des enfants qui avaient perdu leurs têtes et je leur ai parfois donné raison, mais je n'en avais pas de rechange à leur offrir. La mienne, ils n'y gagneraient pas au change, et de toute façon, je l'avais déjà perdue. Ils me demandaient conseil, me prenant pour un génie rare. j'ai su seulement leur dire, je crois bien, que nous devrions fendre nos coeurs et regarder ce qu'il y a dedans, car les coeurs ont des yeux cachés, aveugles dans l'obscurité de la réalité. Le plus petit d'entre eux m'a dit:
-Mais regarde! Tu marches sur tes yeux!
J'ai toujours su que la vérité sortait de la bouche des enfants. je les ai ramassés. Ils avaient bien mauvaise mine. Ils étaient vitreux et voilés, avec une drôle de fièvre à l'intérieur.
Un enfant plus grand m'a proposé de jouer aux billes avec, et j'ai trouvé que c'était une idée excellente. A force d'entrechoquer nos yeux, ils ont retrouvé leur éclat et leur vivacité. On a décidé de nous les échanger pour voir ce que voyait les autres. Ceux qui pleuraient se sont mis à rire et vice et versa. Alors, on a fait deux tas, ceux qui pleurent et ceux qui rient, puis on les mélangé pour plus de justice et on les a distribué au hasard. On s'est retrouvé chacun avec un oeil qui rit, l'autre qui pleure. On trouvait ça bien. ça nous faisait des figures amusantes et étranges, avec des formes et des couleurs d' yeux différentes. On ne s'était jamais trouvé aussi beaux! On a décidé de rester ainsi, et on nous a pris pour des fous, avec chacun, un oeil qui riait à gorge déployée et l'autre qui pleurait des larmes givrées. Alors, on nous a mis dans un coin pour continuer nos simagrées sans gêner les gens aux yeux normaux. On s'en fichait bien! On était comme une grande famille.
Depuis cette histoire, j'ai toujours conservé mes yeux non assortis. Ils se promènent de plus- en- plus. "Ils divergent", m'a dit un ophtalmologue spécialiste. "Il faut vous faire opérer!". " ça va pas la tête!" lui ai-je rétorqué. J'ai comme une double- vue, une vue poétique un peu. C'est ce qu'il y a de plus beau en moi. ça ralentit en voiture, mais ce n'est pas plus mal. Et puis, je vois mieux le danger sur les côtés.
Parfois, ils en prennent trop à leur aise. Un jour, j'ai même eu un oeil nucléaire derrière la tête. Le lendemain, ils étaient au bout de mes doigts de pied. Ils se déplacent dans le corps entier maintenant, comme s'ils s'étaient démultipliés. J'ai un oeil pour avancer, un autre pour reculer, un pour tournoyer, un autre pour voir la moutarde me monter au nez, un autre... Il y a des choses que l'on garde pour soi. Quand ils ne sont pas d'accord pour aller dans la même direction, évidemment, ça peut donner des vertiges. S'ils vous coupent en deux, c'est quelquefois douloureux. J'ai revu ainsi mes deux moitié qui hurlaient sur un champignon géant. Je vois parfois celles de mes enfants. ça fait encore plus mal. C'est comme si elles avaient perdu leur ombre et le soleil à la fois, comme si tout devenait sombre et tout rouge à la fois. Là, il faut les prendre dans ses bras et leur souffler qu'on est peut-être une sorcière, mais une sorcière sur qui l'on peut compter, et une sorcière qui les aimera pour l'éternité.
Elles m'ont dit que je ne le voyais pas, mais que j'étais en train de me métamorphoser en libellule aux yeux à multiple facettes. je les ai rassuré en leur expliquant qu'en grandissant, c'était bien normal, que c'était dans l'ordre des choses et dans l'or d'une femme...
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La femme aux rides du père
La femme doucement abîmée s’est assise sous une lune étonnante et extravagante et n‘a plus bougé le temps d’un brame. Puis, d’une main agile et espiègle, elle s’est saisi d’un rayon de lune griffu, se l’est enfilé dans l’oreille droite, et en a extirpé son cerveau mou et visqueux. Elle n’en a ressenti aucune douleur, au contraire. Elle l’a observé, a soupiré, et s’est endormi, le temps d’un orage de nuages voraces. Puis, elle a ouvert les yeux, a déposé l’organe ridicule et inutile sur une pierre de brume, et l’a piqué une fois, une seule, avec le piquant d’un rire maternelle. Elle l’a enfourné d’un geste brusque dans son crâne, comme un boulanger exténué jette une dernière pâte dans le four.
Elle a senti que ses yeux sortaient de leurs nids et ne les a plus vus s’élever à la lune, mais ses yeux voyaient pour elle, et la lune avait le visage pale et fiévreux d’un enfant malade, mais de ces enfants dont le teint et les yeux étincellent sans fin à la vision de rêves voyageurs. Des yeux à l’innocence asexuée.
La lune prit soudain les traits de son propre visage, juxtaposée à celui de son père. Elle en avait depuis toujours gardé les rides sur le front, ces sillons profonds qui marquent trop tôt. La figure apeurée de sa mère prit bientôt la place de celle du père. A son grand étonnement, elle n’en éprouva aucune amertume, ni une colère effroyable, mais seulement, une sollicitude qui mit le nez de la lune en trompette.
La lune prit alors les visages de ses frères et sœurs, puis ceux de tous les êtres qu’elle avait connus, aimés, ou reconnus. Quand la lune voulut se métamorphoser en monstres sanglants, les yeux de la femme légèrement abîmée se fermèrent très fortement et le poing dressé de la femme s’éleva comme un éclair de feu et frappa la lune dans le gras de son ventre. La lune éclata de rire et la femme aussi, mais d‘un rire qui n‘effraya point l‘engoulevent.
Les échos des rires plongèrent dans la mer de fertilité, et en jaillit un rayon de lune, terminée d’une main géante à trois doigts, qui s’épancha jusqu’au sol. La femme s’y installa confortablement, et le rayon l’amena pour son dernier voyage lunaire. Enfin, c’est-ce qu’elle pensa. La lune et la femme s’étreignirent le temps d’un courant d’air chaud et caressant. Et subitement, la lune mourut derrière un voile d’étoiles entrelacées. La femme se réveilla d’une morsure automnale nocturne et indolore. Elle ouvrit la paume de sa main droite. Trois pierres de lune y reposaient. Elle ouvrit celle de la main gauche, et la referma sur une petite pierre grise et froide pour la réchauffer.
Elle tira à elle le grand chariot, y attela Pégase, et s’y installa, douillettement emmitouflée d’une nébuleuse légère. Il l’emmènerait là ou elle devait aller, et là ou elle devait aller, elle y sera bien. Elle tâta l’une de ses poches. Une graine de lunaison y germait...