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Les migrants, les sans-papiers forment des queues immenses.

Faire des papiers m'échappe. Faire, remplir, y penser. Les papiers me tombent des mains, les chiffres aussi. je dois ré- apprendre la table du 9, enfin, la votre.

Neuf x neuf n'existe plus pour moi. Plus rien n'est neuf sauf mes yeux quand ils se réduisent à une peau de lutin.

Les papiers me tombent des mains comme les pierres que vous me jetez, comme vos prières aussi. J'ai creusé un trou énorme tout- au- fond de mon corps, une cavité étrange, sombre mais riche, là où nul ne peut pénétrer et il me faut la remplir. C'est le trou de l'écriture, invisible au monde réel, et je n'y suis pas encore assez tassée. Mes mains triturent ce ravin connu et à redécouvrir mais ma tête n'y est pas.

Pour s'enfanter, il faut rentrer à l'intérieur de soi, tout- au- fond, comme un accouchement à l'envers. On peut y être seul et avoir froid.

Faut-il toujours retourner à sa source pour écrire ce qui sera peut-être une nouvelle naissance, ou un chagrin de plus.

Et toutes ces lignes ne sont que la répétition de l'effroi du froid, la peur de revivre cet effroi, l'angoisse d'écrire qui sert de prétexte à ne pas écrire. Sur quel chemin ai-je égaré le plaisir d' écrire sinon sur celui peuplé de mes propres monstres?

Ne pas écrire. Ne pas m'écrire. Ne pas écrire mes larmes, ma morve, mon sang et mes peaux successives. Ne pas écrire sur les clés qui m'ouvrent, celles qui permettent de me pénétrer. Ne pas écrire sur les désirs détruits d'avance. Ne pas écrire sur ceux qui m'ont enfantée. Ne pas écrire sur les vivants. Ne pas révéler les douleurs de mon âme. Ne pas révéler jusqu 'ou j'ai pu me laisser glisser par désespoir. Ne pas révéler combien je me suis haïe pour n'avoir point voulu vivre. Ne pas révéler que c'est une lutte de tous les jours pour apprivoiser un sourire et une flamme, un désir ou une panne. Ne pas révéler la honte que je ressens à m'écrire, moi, ...

J'ai des frissons soudain et je ne sais pas si c'est la grippe qui revient, celle dont souffre l'une de mes filles, ou la pensée de l'effroi. Peut-être est-ce le même sentiment. Tout ce froid et ces rêves éveillés ou ces cauchemars endormis. J'ai des ganglions depuis hier, des ganglions d'écriture? Comment ne pas craindre une écriture qui donnerait la fièvre? Et si mon écriture rendait mes filles malades, ou mon rapport avec elles à cause de mon rapport à l'écriture? Elles m'ont dit qu'elles n'allaient jamais sur mon blog. Je n'y crois plus.

J'ai vu mon corps mangé par les rats
J'ai vu mon corps déchiqueté
j'ai vu mon corps hâché par un fou
J'ai vu mon corps mort
Je l'ai visualisé
Et en le visualisant, j'ai vu tous les corps.
Il n'y a aucun pathos dans ces lignes que je trace. Est-ce pour cela que j'imagine tout corps meurtri et qu'il me semble souffrir de leurs souffrances? Est-ce qu'il faut être déchirée à l'intérieur pour éprouver ce besoin avide d'écrire? Quelqu'un a écrit qu'elle en avait assez des écrivains qui écrivaient sur leurs malheurs. Or, je crois en une écriture joyeuse et sereine, qui vante la vie et ses bienfaits, la vie et ses couleurs. Peut-être que je m'en veux seulement de ne pas essayer de faire partie de ceux-là, ceux qui exaltent la vie quelqu'en soit le prix, ceux qui oublient leurs propres douleurs. Et si j'avais froid pour d'autres raisons...
En passer par l'écriture pour passer du noir aux couleurs...

Tag(s) : #Textes en prose
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